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La conjugaison évolue
Albert Doppagne.
mercredi 21 mai 2025, par
Nombre de personnes se posent les questions : que devient le français, que va devenir notre langue ? Il faut reconnaître que l’inquiétude de certains est parfaitement justifiée si nous comparons la langue du début de ce siècle à ce que nous lisons, entendons ou disons aujourd’hui.
Récemment, nous avons mis l’accent sur la réduction des noms par apocope : vélocipède devenant vélo, métropolitain métro, cinématographe cinéma puis ciné.
Des cinq syllabes de cinématographe, on en arrive à deux avec ciné. Il est, bien entendu, d’autres procédés de réduction ou de simplification linguistique, peut-être moins apparents mais non moins réels et tout aussi importants. Envisageons aujourd’hui la conjugaison. Plusieurs de ses aspects sont touchés par l’évolution ; rappelons qu’elle y prête le flanc par maints côtés : le mode (indicatif, subjonctif, participe), le temps (présent, passé simple, futur), la personne (moi, toi, lui, nous...).
Le cas le plus frappant concerne les temps : le passé simple, par exemple, qui est pratiquement sorti de l’usage oral. Dans les années vingt, déjà, un de mes professeurs soulignait malicieusement le phénomène : « Vous fûtes malade ? Qu’eûtes-vous ? » demandait-il à l’élève qui avait été absent pour cause de maladie ! À cette époque, déjà, il était impossible de ne pas rire de questions ainsi formulées. On attendait, normalement : « Vous avez été malade ? Qu’avez-vous eu ? ». Autrement dit, le recours aux formes composées (avez été, avez eu) plutôt qu’aux formes simples (fûtes, eûtes). Remarquons, au passage, la pratique du vouvoiement : à cette époque, le professeur ne tutoyait pas ses élèves. Notons que la question « Qu’eus-tu ? » aurait été plus ridicule encore !
Le passé simple voit son emploi très réduit, surtout dans la langue parlée ; il fait scolaire, livresque, prétentieux, parfois ridicule. S’il s’écrit encore, ce n’est plus guère qu’à la troisième personne : il alla, elle soupira, ils moururent...
Il s’agit d’un temps de l’indicatif ; le subjonctif, lui aussi, a pratiquement perdu un de ses temps : « l’imparfait du subjonctif » dont on parle encore souvent mais sans y recourir et en le présentant comme une sorte d’épouvantail grammatical ! Son emploi, sauf à la troisième personne du singulier dans un style soutenu, est plus que rarissime. Il ne s’entend plus guère que par plaisanterie. On se moque de ceux qui oseraient encore dire « il fallait que j’éternuasse, il était vain que j’essayasse de me retenir, que vouliez-vous que je fisse ! ». On rit toujours de cette phrase souvent rappelée : « il fallait que je le visse pour que je le susse ! ». Les plaisanteries relatives à ce subjonctif se succèdent et se répètent depuis la fin du siècle dernier.
À la troisième personne du singulier, il se manifeste encore, tout au moins chez les auteurs et les personnes qui surveillent leur langage et en connaissent les finesses. On entendra encore, à un certain niveau du langage : « il parlait bien le français bien qu’il ne le pratiquât pas couramment ».
Ou bien : « On s’étonna qu’il ne reçût pas le prix ».
« Que vouliez-vous qu’il fît ? » peut n’être que l’écho d’une citation célèbre.
Ces formes de la troisième personne du singulier parviennent à se maintenir dans un certain usage parce qu’elles ne comportent pas ces terminaisons en -asse, -isse ou -usse qui nous paraissent insolites.
Bien entendu, les temps composés à l’aide d’un auxiliaire font partie d’un rejet parallèle : « il importait que nous eussions mangé avant de partir ! ».
Conséquence fatale : le subjonctif imparfait a cédé la place au subjonctif présent dont les formes paraissent plus normales et sont parfaitement acceptées. On ne dit plus « il fallait que je sortisse » mais II fallait que je sorte.
Au lieu de « Mes parents craignaient que je n’en mourusse » on dira Mes parents craignaient que je n’en meure.
La concordance des temps en souffre mais l’euphonie y gagne ! Le sentiment prend le pas sur la raison.
Quand nous envisageons les trois personnes de la conjugaison (moi, toi, lui ou elle ; nous, vous, ils ou elles), de nouvelles surprises nous attendent. Ainsi, la disparition progressive de la forme traditionnelle de la première personne du pluriel (nous chantons, nous partons, nous arrivons...). Ces formes, dans la langue parlée, font place à (on chante, on part, on arrive...).
Vers 1930, le grand linguiste Walther von Wartburg donnait déjà comme modèle de la conjugaison vivante la série je chante, tu chantes, il chante, on chante, vous chantez, ils chantent. Du point de vue strictement oral, cette conjugaison du présent de l’indicatif répète cinq fois la même forme « chante ». Seule, la deuxième personne du pluriel présente une différence de prononciation : chantez qui se prononce « chanté ». Cette remarque prend une importance toute particulière quand on se rend compte qu’il s’agit de la conjugaison des verbes en -er qui comprend les neuf dixièmes des verbes de la langue française (environ cinq mille).
Si nous considérons la manière dont se forment les verbes nouveaux (doper, faxer, filmer, sonoriser...), nous en concluons que c’est la seule conjugaison encore vivante. Les verbes dont l’infinitif se termine par -ir sont beaucoup moins nombreux : environ trois cents ; beaucoup plus rares encore les verbes en -oir (recevoir...) et en -re (prendre...).
La conjugaison, dans l’ancienne langue, le plus ancien français, distinguait toutes les personnes, et aux deux nombres, par une graphie (-e, -es, -et, -ons, -ez, -ent) et une prononciation distinctes. Le temps le plus employé – le présent – ne compte plus que deux formes orales (« chante » et « chanté ») contre six à l’origine !
Pourquoi la forme « chantez » (qui, seule, se maintient à côté de « chante ») résiste-t-elle aussi fermement à l’unification générale, la réduction à une seule forme ? Nous y voyons trois raisons. La forme en -ez correspond à trois missions différentes. D’abord, elle est la seule à exprimer oralement la notion de pluriel : vous vous taisez, messieurs ! Vous m’amusez, mes enfants ! Ensuite, elle est la seule marque grammaticale qui permette d’exprimer la politesse, la courtoisie, le respect : Vous nous comblez, madame... ; Vous permettez, monsieur...
Dans un même ordre d’idées, la deuxième personne du pluriel en -ez est l’héritière d’un mode d’expression qui a pratiquement disparu au cours de ce siècle, mode qui se traduisait par la locution « parler à la troisième personne », et qui était courant, normal, voire exigé pour les domestiques parlant à leurs maîtres : Madame, prendra-t-elle son petit déjeuner au lit ? ; La voiture de Monsieur est avancée ; Monsieur n’a-t-il pas oublié ses gants ?
Il ne reste guère de cet usage – sauf dans quelques familles de grande tradition – que la formule toujours de mise « Madame est servie ! ». Cette façon de « parler à la troisième personne » s’est finalement alignée sur le « vous » de politesse. L’unification des formes, en ce qui concerne les personnes grammaticales, a eu pour conséquence l’emploi nécessaire des pronoms sujets : je, tu, il, elle, nous...
L’observateur attentif remarquera sans doute que ce pronom sujet, indispensable, est souvent renforcé, aujourd’hui par une forme de pronom tonique moi je, toi tu, lui il, eux ils ou par la répétition elle elle, vous vous, elles elles. Fait caractéristique de cette évolution de la langue : pour la première personne du pluriel, là où le pronom « on » a pris la place de « nous », nous entendons et, parfois déjà, nous pouvons lire « nous on » : nous on s’amuse ; nous on s’en moque ; nous on fout le camp, nous on est fatigués...
On n’entend jamais la liaison entre « nous » et « on », jamais, vous n’entendrez dire par des jeunes nous nous amusons, nous nous en moquons, nous foutons le camp...
Évolution, évolution, où nous conduiras-tu ? Question d’autant plus pertinente que les grammairiens d’aujourd’hui savent pertinemment que ce n’est pas eux qui font la langue mais la masse des personnes qui la parlent. Ce n’est que dans une faible mesure que les linguistes peuvent freiner certains usages, avec un peu de chance, les orienter.
Source : Le Rail, mai 2000
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