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Mort d’un garde-salle

Gabriel Deblander.

samedi 14 juin 2025, par Rixke

Cent fois déjà elle a fait le tour du pâté de maisons face à la gare. Cent fois ? Toujours, on exagère...

Quinze fois tout au plus, mais sous la pluie, avec pour toute protection une courte veste de faux daim et un foulard de plastique. Le soleil est venu. Puis la pluie, à nouveau, comme une charretée de sable. Veut-on, en définitive, qu’elle s’en aille ?

Fête de la luisance pour les toits d’ardoises peintes, pour le haut des murs et des fenêtres. Sur le tronc d’un arbre d’acier, autrefois réverbère, le papier d’une affiche s’en vient mourir. L’eau est blanche dans les caniveaux, l’eau qui fait que les plus basses choses ont une odeur. L’eau que, par plaisir ou désespoir, on voudrait suivre quelquefois. Un oiseau invisible – son chant inégal, piqué d’éteules. Survient un train aux flancs verts et jaunes. S’arrête, repart. Foule à la porte qui s’ouvre sur les trottoirs. On y distingue trois fillettes en ciré bleu, un militaire en képi, un prêtre, un grand homme pâle. Roger ! Non, rien ne sert de crier : Roger n’est point parmi ceux-là. Point pour cette fois-ci ! Peut-être par le train suivant. L’omnibus dans moins d’une demi-heure. Ou plus tard... Patience.

Lorsqu’il recommença à pleuvoir, Elisabeth Larcier alla chercher refuge sous les fenêtres en saillie du « Café des Voyageurs ». Maigre refuge : la pluie l’atteignait encore au front, à l’épaule, aux chevilles. D’un soupirail à barreaux monta une odeur de vinaigre. Des « voyageurs » survinrent ensuite qui la bousculèrent. Elle s’en alla.

De la devanture d’un libraire, elle passa à celle d’un parfumeur, d’un marchand de bibelots anciens. Doux objets dont la vue, seule, lui avait toujours suffi. Aujourd’hui, rien. Aujourd’hui, comme depuis quelque temps déjà, aucun plaisir en elle. Morne plaine. Peut-être qu’avec Roger auprès d’elle, cela changerait ; peut-être que cela redeviendrait comme avant... Mais encore faudrait-il qu’il soit là tout le temps – ou, pour le moins, soir et matin. Qu’il se laissât aimer, chérir tel un tout petit enfant !

Roger. Les dernières images qu’elle avait de lui étaient celles d’un garçon embarrassé de ses mains, de son corps tout en os. Grand garçon de trente ans, aux attitudes involontairement naïves, comiques, mais ne riant que trop rarement... Petit homme dont il fallait voir saigner les genoux autrefois – après l’école, après le jeu dans quelque terrain vague. Roger-mon-poulet : étaient-ce des mots à lui dire, en pareils cas ? A dix ans déjà, il se durcissait sous les larmes, ne voulait point de la pitié de ceux qui l’entouraient.

Une fois encore, la pluie cessa et le soleil se remit à l’ouvrage. Comme s’il n’avait attendu que cet instant, l’omnibus de 14 h. 55 apparut au-delà de la palissade à claire-voie de la gare. Sans trop de hâte – craignant d’être à nouveau déçue – Elisabeth revint se planter là où elle s’était trouvée tout à l’heure lors de l’arrivée du train précédent. Tout de suite, elle s’immobilisa, jambes fléchies et mains dans les poches de son manteau de pluie. Un taxi chassa une motocyclette, puis deux moineaux qui avaient trouvé à se nourrir dans le bitume. Elisabeth respirait à petits coups. Une petite place soudain nue la séparait de la seule porte au monde qui comptât pour elle en cet instant.

Quelques visages se succédèrent. Rapidement fouillés, oubliés. Puis ce fut le sien. Elisabeth poussa ses mains plus avant dans ses poches. Au-delà des étoffes : le ventre, les côtes. Et plus haut, battant à la folie, son cœur de pauvre femme. Ses regards, comme à chaque fois qu’elle était fortement émue, tremblèrent. Elle fit un pas pour descendre du trottoir et s’élança à sa rencontre...

– Roger ! cria-t-elle, non plus en elle-même, comme depuis quelque temps déjà, mais à l’air libre, à ce geste éperdu qu’elle lui faisait tout à coup.

– J’arrive, dit-il.

Un instant immobile sur le trottoir opposé, il la fixe intensément. Avec tendresse, lui semble-t-il. Elle s’en étonne. L’éloignement me l’aurait-il enfin changé ? se demande-t-elle. Il entame la traversée de la petite place – il la regarde encore. Mais alors qu’il va la toucher bientôt, la tendresse s’efface et les paupières s’abaissent.

  • Roger, répète-t-elle, plus bas.

– Je croyais te trouver dans la salle d’attente. Par ce temps...

– La pluie ne m’a jamais fait peur. Et dans la gare, tous ces gens qui me connaissent et qui n’auraient pas manqué de m’accrocher pour me dire ci ou ça.

Il posa à ses pieds son sac de voyage fait de cuir et de grosse toile brune. Il se redressa, vêtu de son uniforme bleu marqué d’or aux manches, à la casquette et sur le devant de la veste. Il lui montra son visage : pâle autrefois, « pâle comme un navet épluché deux fois » disait-on dans la famille, et maintenant comme un fruit en sa saison, brun-roux, rouges les lèvres, et d’un vert intense les yeux. Le beau-marin-que-voilà !

Il lui prit les bras à hauteur des seins et l’attira à lui. Ne pas pleurer, pensa-t-elle avec force. Bêtises de femme : mon Dieu, aidez-moi. Ses regards tremblèrent à nouveau ; ses joues se creusèrent mais elle ne pleura pas.

L’espace d’un instant, sa bouche rencontre la sienne. Odeur surette des tout petits enfants à leur réveil ? Non : odeur forte d’épices, de tabac, d’un café qu’il avait dû boire entre deux trains, face à une serveuse outrageusement maquillée.

Ils se séparèrent. Elisabeth renoua sous son menton les deux extrémités du foulard en plastique qui recouvrait ses cheveux, lissa le devant de sa veste de faux daim. Lui accrocha son sac des deux mains.

– Alors ? demanda-t-il d’une voix fragile, prête à se briser.

– Viens, dit-elle doucement. Direction, chez nous.

« Chez eux », c’était aux limites de la ville – quartier Saint-Jacques où chaque maison avait sa boîte aux lettres de fer-blanc, ses légumes, ses parterres. Tout le temps que dura le trajet, Elisabeth dut résister à cette curieuse envie qu’elle avait de se mettre à courir afin de le distancer – afin que jamais plus, lui, Roger, ne la touche de ses mains, de ses joues. Folle Elisabeth ! Roger se tenait auprès d’elle pour marcher, réglant son grand pas d’homme jeune sur le sien qui était petit et sec, souvent malhabile. Il ne disait rien, sinon quelques mots qui, tous, sans exception, avaient trait à la rue, au ciel, à cette pluie qui menaçait de tomber, et encore à d’autres pluies qu’il avait connues en d’autres pays. Elle lui faisait écho, quelquefois, une main sur la bouche.

Sur la pierre du seuil, elle lui tend la clé. Il la prend et, jetant de côté son sac de voyage, il ouvre lui-même la porte. Il dit « voilà » et il se recule pour la laisser s’avancer dans le corridor. Elle s’arrête un instant devant le portemanteau puis, en jupe noire et blouse de laine, elle s’enfonce plus avant dans la maison.

– Avons-nous encore du feu ? demande-t-elle, face au vieux poêle de Louvain de la cuisine.

Sans le regarder, sans plus s’occuper de lui qui vient d’entrer à son tour, elle saisit un tisonnier et soulevant la plaque du foyer, elle se penche. Le feu est là, pauvre sous une cendre couleur d’os. Mais son cœur à elle, en cet instant, est bien plus pauvre encore. Misérable. Il n’en peut plus, son cœur : il faut qu’il se répande. Ah ! mon Dieu, dit-elle à mi-voix. Elle pense qu’elle pourra encore atteindre le coffre et l’ouvrir pour y prendre du petit bois, puis le seau à charbon lorsque le feu aura repris. Mais les sanglots l’accablent, la brisent, requièrent ses deux mains.

Elle pleura longtemps, le visage posé à même le marbre gris-bleu de la cheminée, parmi les bibelots de plâtre et de vieux cuivre. A intervalles presque réguliers, un spasme la raidissait, la soulevait. Alors, se devinaient mieux sous la blouse les chairs inégales ; se montraient sous la jupe l’envers des genoux, les jambes marquées de bleu.

Roger ne savait vraiment quoi faire. Tantôt assis sur le bord d’une chaise, tantôt debout. A la fin, il pensa que le mieux serait qu’il s’élance vers elle pour l’entourer de ses bras, comme tout à l’heure, face à la gare. Geste stupide, se dit-il presque aussitôt. Peut-être qu’alors ses sanglots redoubleraient, peut-être même qu’elle le repousserait... Et cela, il ne le supporterait pas.

– Maman, dit-il soudain.

Et de part et d’autre, ce fut comme une délivrance. Des années qu’il ne l’avait appelée ainsi. Même dans les lettres qu’il envoyait quelquefois de Koweit ou d’ailleurs, à l’abri des distances. Le mot s’enfonça profondément en elle, refit surface. Un sang nouveau la parcourut, ses larmes se tarirent. Elle se retourna, rencontra ses regards.

– Roger... (C’était dit à voix très basse, dans un souffle).

  • Comment ça s’est passé ? demanda-t-il.

Un moment s’écoula tandis qu’elle se lissait le visage à petits coups.

– Un matin, dit-elle. Cette semaine-là, il « faisait » le matin. De cinq à deux, comme il disait. Il s’était levé vers les quatre heures. Je l’avais suivi pour faire le café, préparer ses tartines...

– Ensuite ?

– Il pouvait bien ne pas avoir son air de tous les jours, mais cela ne se remarquait pas. Dans le corridor, près de la porte, il s’est penché pour me dire au-revoir, comme à son habitude. J’ai dit : « Peut-être que je passerai te voir tout à l’heure... Tâche d’avoir l’air de travailler. » C’était vendredi, jour de marché. Et comme tu le sais, de la place du marché à la gare, il n’y a qu’un saut.

Il m’a répondu qu’il m’attendait avec du porto et des biscuits, et il est parti. Il faisait très froid, ce matin-là. Un froid humide comme il peut en arriver en février. La route était toute luisante, les trottoirs... J’ai pensé : « Mon Dieu, pourvu qu’il se méfie, pourvu qu’il n’aille pas glisser et se casser une jambe ou le poignet. Pourvu qu’il ne tombe pas ! » Le froid, le verglas : je ne pensais à rien d’autre. Lui qui n’avait jamais été vraiment malade...

– Comment as-tu appris... ?

– Par le chef de gare en personne. Je m’apprêtais justement à sortir. La demie de neuf heures venait de sonner, et si j’étais encore là, c’était parce que j’avais dû chercher partout dans la maison un de mes filets.


Source : Le Rail, novembre 1970