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Des picaillons au grisbi
Albert Doppagne.
mercredi 17 juin 2026, par
Je suis à sec, pas un rond, plus un radis ; mais toi, tu ne parles que de pognon, picaillons par-ci, gros sous par-là, tu te fais ton oseille, tu nages dans le fric !
Belle entrée en matière pour annoncer que nous allons « parler galette » ! Quelle abondance de presque synonymes pour désigner le capital, l’argent, la monnaie, mais aussi quelle évolution. Car les mots qui me servaient dans mon enfance (au début du siècle passé... déjà !) sont abandonnés, parfois oubliés ; il arrive encore aux dictionnaires de les signaler, mais avec les mentions archaïque, vieux ou vieilli. Jusqu’en 1918, mes achats d’enfant se faisaient par cennes (deux centimes) ou demi-cennes (un centime), monnaies de cuivre qui disparurent de la circulation en 1919 pour faire place au sou, aux pièces de dix et de vingt-cinq centimes : à l’âge du cuivre succédait, pour moi, l’âge du nickel.
Mais la langue – et surtout les parlers régionaux – gardent souvent la trace, dans des expressions courantes ou des proverbes, des monnaies d’autrefois : cela ne vaut pas un liard ou un rouge liard, le dernier patard, avoir maille à partir, être plein aux as...
Nous sommes parfois étonnés de lire sous la plume d’un écrivain des siècles passés, certains termes que nous avions tendance à croire relativement récents. Ainsi dans les Misérables de Victor Hugo, un Thénardier assurément frotté d’argot, parle de balles, de ronds et de broques. Balle reste bien vivant pour désigner le franc : cela m’a coûté deux mille balles. Le Robert signale le mot comme féminin et ajoute cette précision : « toujours au pluriel et avec un numéral ». Avec un numéral, d’accord (dix balles, cinq cents balles), mais jamais « beaucoup de balles » ou « il a plein de balles ».
Quant au seul féminin et au seul pluriel, c’est beaucoup moins sûr car l’expression « sans une balle » s’entend en Belgique (spécialement à Bruxelles), mais aussi en France, m’a-t-on dit. Le dictionnaire français-liégeois de Jean Haust (au mot franc) signale les deux genres, et l’information de l’auteur remonte aux années 1920-1930.
Loin de moi, bien entendu, l’idée d’encourager ces emplois : Robert ne semble ici qu’envisager le « bon usage ».
Rond est aussi toujours bien vivant : je n’ai plus un rond devant moi, je suis sans le rond. Ici, Robert signale, en plus, un pluriel positif : avoir des ronds. Balle et surtout rond s’expliquent par la forme des pièces de monnaie. Pour broque, si les dictionnaires usuels n’en font pas mention, le mot est bien présent dans les dictionnaires d’argot ; il est attesté aussi dans le wallon liégeois. Le mot sou perd progressivement sa signification de cinq centimes pour ne plus désigner que l’argent : gagner des sous, être sans le sou. Son ancienne forme était sol que l’on peut lire parfois encore dans la littérature : n’avoir pas un sol vaillant (pas même un sou).
Pour présenter un relevé raisonné – je n’oserais dire intelligent – des différents termes sollicités pour désigner l’argent, je propose cet itinéraire : traiter en premier lieu les termes qualifiés de familiers, passer au registre populaire et, finalement, en venir à l’argot, tout au moins aux termes qualifiés d’argotiques par les dictionnaires. Pour chaque échelon, je propose l’ordre chronologique d’apparition du sens particulier de ces mots, détail généralement fourni par le Robert ou le Trésor de la langue française.
L’emploi que nous faisons du mot picaillon remonte à 1750. Ce terme désigne d’abord une pièce de monnaie dans le parler savoyard. Généralement, disons presque toujours, le mot est employé au pluriel : gagner des picaillons. De 1840 date l’emploi de pognon, de la famille de poing et de poigne : avoir du pognon. Deux ans plus tard apparaît, dans la langue de l’argent, le radis d’emploi souvent négatif et au singulier : plus un radis. En 1866, voici le blé : se faire du blé. La galette n’est enregistrée dans le sens d’argent qu’en 1872. On l’explique par l’analogie (locale, précisons-le) avec le gâteau rond et plat de certaines régions de France. Le succès de ce terme s’affirme par la création d’un dérivé, galetteux, qui, lui, n’a plus rien de gastronomique ! Le fric, dérivé de fricot, devient financier en 1879. L’oseille, dès cette même année, a parfois ce sens, mais rarement ; sa vogue langagière ne s’est déclenchée qu’en 1920.
Le départ est souvent délicat entre les qualifications de familier et de populaire ; c’est à cet échelon, relativement inférieur qu’appartient le flouze (qui fut d’abord 5 écrit flouss) emprunté dès 1916 à un parler du Maghreb. Parallèlement se développe tout un vocabulaire au sein des argots, vocabulaire dont les dictionnaires usuels s’enrichissent petit à petit. Mentionnons quelques exemples : le pèze remonte à 1813 et pourrait s’expliquer par un mot occitan signifiant « petit pois ». En 1885, jonc, qui jusqu’alors avait désigné l’or, prend le sens qui nous intéresse : avoir du jonc.
Le grisbi est connu timidement depuis 1895 mais le mot doit son expansion et son succès au roman d’Albert Simonin Touchez pas au grisbi (1953) et aussi au film qu’on en a tiré l’année suivante. Les grosses sommes d’argent, spécialement le million, ont été nommées sac puis brique (1926) et bâton (avant 1960).
La monnaie, bien entendu, a reçu aussi des appellations diverses, faciles à expliquer : ferraille, mitraille, vaisselle de poche...
C’en est assez, je pense, pour illustrer l’importance de l’argent dans la constitution du vocabulaire ; remarquables aussi l’évolution rapide et le renouvellement continuel de vocables, selon les unités monétaires, les circonstances, la politique et la mode. Nous aurions pu rappeler quelques termes vieillis : la braise, les pépètes, les quibus, le trèfle... Alléguer les emprunts du français à des noms de monnaies étrangères comme la peseta ou le kopeck, maintenant le dollar. Le wallon, le picard, le français de Belgique nous offrent aussi un bouquet des plus pittoresques avec les bidouches, les quarts, les gigots, les mastokes, les clouches, les doubles, les skèlins et, plaisamment, les aidants ! Dans la langue, l’argent ne dort pas. Mais quel dommage que l’on entende parler d’argent sale et de blanchiment !
Source : Le Rail, juin 2001
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