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La place du chien
Albert Doppagne.
mercredi 5 août 2026, par
Fait curieux : le chien (ce « fidèle ami de l’homme », d’après ce que l’on dit couramment) ne bénéficie guère de cette réputation dans notre langue. À l’appui de cette constatation, voici une série d’expressions qui donnent du chien une image bien différente. Une mine de chien n’évoque guère l’optimisme, moins encore si l’on précise avoir un air de chien battu. Être coiffé à la chien n’est pas toujours le meilleur moyen de plaire, il ne s’agirait pourtant pas de se cacher comme un chien malade ! Se faire le chien de quelqu’un, autrement dit, le suivre en toute occasion, est loin d’être un compliment. Faire le chien couchant, se montrer obséquieux, ne vaut pas mieux. Pas davantage si l’on agit comme un chien fouetté, c’est-à-dire de très mauvais gré. C’est saint Roch et son chien se dit dans un esprit plus critique que laudatif ; et que penser de celui qui arrive quelque part comme un chien dans un jeu de quilles ?
Critique encore, cette expression : faire comme le chien du jardinier qui ne mange point de choux et n’en laisse pas manger aux autres. Si fou comme un jeune chien peut faire sourire, très souvent, au contraire, le chien est considéré comme un être inférieur, inférieur à en devenir parfois méprisable. C’est bon à jeter aux chiens ; il n’en donnerait pas sa part aux chiens sont des formules assez significatives. La rubrique des chiens écrasés n’est pas, et de loin, celle que l’on prise le plus dans nos journaux. Un chien qui aboie à la lune se dit d’un présomptueux qui s’attaque à un tâche nettement hors de sa portée. Mais voici plus grave : traiter quelqu’un comme un chien, tuer comme un chien, mourir comme un chien, enterrer comme un chien... Pauvre chien, assurément, la langue n’est pas tendre pour lui. Elle en arrive même à l’injure : Ah ! le chien ! Fils de chien ! ou au juron : nom d’un chien ! Pour apprendre la politesse aux enfants qui disaient un simple « merci ! » au lieu de « merci, papa ! » ou « merci, Madame ! » on décochait, sur un ton de reproche : merci, mon chien ! Mais le savoir-vivre a évolué en perdant bien de son lustre et, aujourd’hui, il faut parfois se contenter d’un « merci » tout sec !
Chien sert souvent à évoquer soit un être, soit une situation insupportables : un caractère de chien, une humeur de chien, c’est un chien, un mauvais chien. Un petit développement peut aider à comprendre : ce sont deux chiens après un os ; ils s’entendent comme chien et chat ;ils se regardent en chien de faïence ! La Wallonie a donné au français une allusion fréquemment employée : c’est le chien de Jean de Nivelles qui s’enfuit quand on l’appelle. En arriver à désigner la mauvaise qualité ne sera pas pour nous étonner : un temps de chien ; les marins parlent d’un coup de chien pour une tempête subite ; un temps à ne pas mettre un chien dehors. Parfois, l’allusion au chien traduit l’intensité : se donner un mal de chien, être malade comme un chien. Une avarice évidente est à la base de l’expression être chien et de sa négation : il n’a pas été chien avec moi (il a été assez généreux). Autre locution plus pittoresque : il n’attache pas un chien avec des saucisses ! J’ai observé qu’en botanique l’allusion au chien correspondait généralement à une qualité inférieure. En Wallonie, et en wallon, j’ai noté violettes de chien pour la violette sauvage sans parfum, mûres de chien pour les mûres que l’on peut cueillir le long des chemins, dents de chien pour ce que le français exprime par chiendent. La botanique savante connaît le même phénomène mais l’exprime en grec : cynorrhodon se traduit par « rose de chien » et désigne le fruit de l’églantier peu flatté par ses appellations de gratte-cul et de poil-à-gratter ! Cynoglosse signifie, littéralement, « langue de chien ». La zoologie nous offre cynocéphale pour un singe « à tête de chien ». Ajoutons quelques locutions pittoresques : rompre les chiens pour signifier interrompre un entretien mal engagé (l’origine de cette façon de dire doit se trouver dans la langue de la chasse) ; entre chien et loup fait allusion au crépuscule qui gêne la distinction entre les deux cousins ; les chiens-chauds qui traduisent l’anglais hotdog (que l’espagnol avait déjà calqué en perros calientes). Un chien regarde bien un évêque : nul ne doit s’irriter d’être regardé. Être couché en chien de fusil s’explique par le chien pièce de forme particulière dans le fusil et le chien-chien à sa mémère nous permet de conclure avec un sourire à la fois familier et narquois !
Source : Le Rail, août 2001
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