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Quand Hitchcock prend le train

Pierre Van Keer.

mercredi 19 août 2026, par Rixke

Alfred Hitchcock (1899-1980) fut incontestablement un des plus grands réalisateurs du cinéma anglo-américain. Issu d’une modeste famille londonienne, il signa son premier film The Pleasure Garden en 1925, suivi de The Mountain Eagle et The Lodger l’année suivante. Vinrent ensuite d’autres longs métrages, muets également, tournés en Angleterre. Déjà à cette époque, le jeune « Hitch » révélait une maîtrise remarquable du « suspense ». Il suffisait de dire « c’est un Hitchcock » pour qu’immédiatement on pense à une atmosphère lourde de mystères et de secrets pesamment gardés.

Le grand Alfred réussit habilement le passage du « muet » au « parlant » avec le film Chantage (Blackmail, 1929) [1], qui exploite le même genre.

Plus tard, en 1939, il s’installa aux États-Unis et s’imposa à Hollywood avec le tournage de Rebecca (1940), où le prestigieux Laurence Olivier tient le rôle de Maxim de Winter. À la fin des années quarante, il franchit brillamment la transition du noir et blanc à la couleur avec La Corde (The Rope, 1948).

Il n’est cependant pas question de donner ici la filmographie complète de Hitchcock (il en est paru d’excellentes). Ce qui retient aujourd’hui notre attention, ce sont ses œuvres où le chemin de fer joue un rôle important. Il semble en effet que le maître du suspense ait été fasciné par le « railway ». Dans une interview donnée en 1960, il disait : J’ai toujours eu la manie des voyages imaginaires. Quand j’avais sept ans, je demandais des sous à mon père pour prendre le train jusqu’au terminus et là, je rêvais : qu’y avait-il au-delà ? Plus tard ma lecture favorite furent les indicateurs et les brochures de Cook [2]. Et j’allais comme cela de Moscou à Vladivostok. Encore aujourd’hui je peux réciter tous les noms des gares de l’Orient-Express.

Rien d’étonnant donc que Hitchcock ait introduit le train dans bon nombre de films qu’il a tournés. Parfois il apparaît fugitivement comme dans Les 39 marches (Thirty-nine Steps, 1935) où le héros recherché par la police pour un crime qu’il n’a pas commis échappe aux inspecteurs lancés à ses trousses en sautant de l’express d’Ecosse lors du passage sur le viaduc qui enjambe le Firth of Forth. Ou encore comme dans Soupçons (Suspicion, 1935) dont le début raconte la rencontre, dans un train, entre Lina Mc Laidlaw (Joan Fontaine) et son futur époux, Johnnie Aysgarth (Cary Grant). Mais parlons plus longuement des quatre films où le train joue un rôle prépondérant dans le déroulement de l’action.

 Une femme disparaît (The lady vanisches, 1938)

Un express s’arrête dans une petite station de sports d’hiver d’Europe centrale. Une jeune Anglaise, Iris Henderson (Margaret Lockwood), rencontre, au wagon-restaurant, une compatriote âgée, Miss Froy (Dame May Whitty). Après une longue conversation, les deux femmes regagnent séparément leur compartiment. Quand Iris veut retrouver sa nouvelle amie, les autres voyageurs lui répondent qu’ils ne l’ont jamais vue. Iris croit avoir rêvé mais elle aperçoit sur la buée d’une vitre du wagon-restaurant le nom « Froy » que la vieille dame y a tracé avec son doigt. Soupçonnant un complot, Iris fait appel à un sympathique gentleman, Gilbert Redman (Michael Redgrave), qui pense comme elle à une machination collective. Ils finissent par retrouver Miss Froy enroulée dans des bandages, telle une momie, dans un compartiment de voiture-lits. La vieille dame explique alors qu’elle travaille pour les services secrets britanniques et qu’elle doit transmettre à Londres un message diplomatique confidentiel sous la forme d’un air de musique qu’elle fait répéter à Iris et Gilbert. Les trois Britanniques se réfugient alors au wagon-restaurant qu’un étrange docteur Hartz (Paul Lukas) fait détacher, l’abandonnant sur une voie perdue en forêt. Ce « docteur » est, comme on l’aura deviné, un agent d’une police secrète, dont les hommes sont chargés de mener l’assaut contre le wagon-restaurant. La vieille dame profite d’un moment d’inattention de leur part pour s’enfuir à travers bois. Iris et Gilbert parviennent aussi à s’échapper mais s’aperçoivent, une fois à Londres, qu’ils ne se rappellent plus l’air de musique. Tout est bien qui finit bien cependant car, au Foreign Office où ils se rendent, ils retrouvent Miss Froy jouant au piano la mélodie convenue.

 L’ombre d’un doute (Shadow of a doubt, 1943)

Charlie Oakley (Joseph Cotton qui fut remarquable aux côtés d’Orson Welles dans Citizen Kane) est l’assassin traqué de riches veuves. Pour échapper à la police, il se rend dans la famille de sa sœur en Californie. À la descente du train, il feint de boiter pour attirer la pitié mais, à la vue de sa jeune nièce, Charlie Newton (Teresa Wright), il retrouve tout son allant. Très vite, il entretient avec elle une relation trouble mais, d’indices en indices, elle finit par découvrir son passé. Oakley s’en aperçoit et décide de s’enfuir. Au moment des adieux, il attire sa nièce sur la plate-forme du wagon pour la précipiter sur la voie quand le train aura pris de la vitesse. Il perd cependant l’équilibre au cours de la mêlée et tombe sur la voie parallèle... au moment où passe un train allant en sens contraire. On pourrait intituler cette fin tragique Requiem (ferroviaire) pour un tueur !

 L’inconnu du Nord-Express (Strangers on a train, 1951)

Le titre français est assez ridicule car il n’y a aucun Nord-Express dans ce film qui se passe en bonne partie dans les trains desservant la ligne New York - Washington. Tiré d’un roman homonyme de Patricia Highsmith, les deux personnages principaux, Guy Haines (Farley Granger) et Bruno Antony (Robert Walker), font connaissance en prenant un verre dans la voiture-salon bar (lounge) d’un train express. Bruno est le fils unique d’une riche famille, passablement complexé et haïssant son père. Guy est un champion de tennis en instance d’un divorce qui s’annonce difficile. Le premier propose au second « un échange de meurtres » basé sur le principe : je vous débarrasse de votre femme et vous, vous tuez mon père. Comme nous aurons chacun un alibi en béton pour l’heure du meurtre, personne ne nous soupçonnera. Guy pense qu’il s’agit d’une plaisanterie mais voilà que Bruno tue effectivement sa femme et le menace s’il n’exécute pas sa part du contrat !

Il n’est cependant pas question ici de dévoiler la fin de ce suspense, rehaussé par de nombreuses prises de vue des magnifiques trains américains de l’époque.

 La mort aux trousses (North by Northwest. 1959)

Dans ce film en couleurs dont l’action débute à New York, Roger Thornhill (Cary Grant) est poursuivi par la police pour un meurtre dont une organisation mafieuse lui a fait endosser la responsabilité. Il prend place sans billet dans le « Twentieth Century Limited » pour Chicago où il se réfugie dans un compartiment de voiture-lits. Là, une belle inconnue induit ses poursuivants en erreur en leur signalant que le fugitif a filé dans la voiture suivante. L’express s’arrête un peu plus tard en pleine campagne pour embarquer deux hommes qui sont visiblement des inspecteurs. La jeune femme qui se prénomme Eve Kendall (Eva Marie Saint) cache Roger dans la literie supérieure de sa cabine de luxe. Notre héros échappe ainsi encore une fois à la police et passe la nuit dans la cabine de la jeune femme... en dormant par terre.

Nous passons sur les autres épisodes de cette équipée rocambolesque. Disons simplement qu’Eve Kendall est une auxiliaire de la CIA chargée de veiller sur Roger Thornhill. Les deux protagonistes, toujours poursuivis par leurs ennemis, escaladent les rochers du mont Rushmore (où ont été sculptés les visages de quatre présidents des États-Unis) et l’on entend Roger dire à Eve « Si nous sortons vivants de cette aventure, je te ramène à New York en wagon-lits ! ». Une intervention de dernière minute les sauve de cette situation et le film se termine par une vue plongeante sur un train entrant dans un tunnel... vision qui a fait gloser pas mal de critiques cinématographiques et de psychanalystes.

 Pour conclure...

Après 1959, le train n’apparaît plus dans les films hitchockiens. C’est d’ailleurs l’époque de la descente aux enfers pour les réseaux « grandes lignes voyageurs » des chemins de fer américains. Le nombre de « grands trains » se réduit comme une peau de chagrin en raison de la concurrence du transport aérien. Peut-être le « Grand Alfred » a-t-il ressenti péniblement cette quasi disparition du trafic voyageurs à longue distance (si l’on excepte le « corridor Boston - New York - Washington » et quelques rares grands trains maintenus sous la bannière « Amtrak »).

De l’analyse de ces quelques films, on peut observer que le héros (ou l’héroïne) de Hitchcock ne peut compter que sur lui-même pour faire face au mystère et aux adversaires qui l’entourent. Même si le scénario lui donne un compagnon ou une compagne pour l’aider, son courage personnel est sa première qualité. De même, le cheminot, qu’il conduise ou accompagne un train, qu’il travaille dans un atelier, une cabine de signalisation ou une gare de triage, doit compter sur ses compétences, sa conscience professionnelle et l’appui de ses collègues pour venir à bout de la tâche qui lui est impartie. Il existe donc une certaine affinité entre l’univers hitchcockien et la réalité du travail des cheminots.

Encore quelques mots pour ceux qui s’intéressent à ces films devenus classiques pour la plupart et qui repassent assez souvent à la télévision : Hitchcock avait l’habitude de « signer » ses films en y faisant une courte apparition. Par exemple, dans L’inconnu du Nord-Express, on le voit descendre d’un train en portant... une contrebasse ! Au début de La Mort aux Trousses, un chauffeur d’autobus lui claque la porte au nez. Un petit jeu passionnant : essayez de le reconnaître dans ces séquences qui ne durent que quelques secondes.

Ouvrage consulté :

Patrick Brion :
Hitchcock, biographie, filmographie illustrée, analyse critique. Éditions La Martinière, Paris, 2000.
(Une anthologie qui vous apprendra tout ce que vous voulez savoir sur ce très grand cinéaste).


Source : Le Rail, août 2001


[1] II y eut à la fois une version « en muet » et une autre « en parlant ».

[2] Grande agence de voyages britannique qui éditait un indicateur international des chemins de fer.