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Toute la vérité sur le train autos-couchettes

jeudi 9 avril 2026, par Rixke

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Savez-vous, chers amis cheminots, que vous avez parfois l’occasion de jouer un rôle important dans le développement de certains trafics ? Je choisis un exemple précis, les transports par trains autos-couchettes. Vous connaissez ces services de haute qualité – dont les cheminots peuvent d’ailleurs être fiers – qui consistent à transporter par trains, à grande distance et en une nuit, les automobilistes et leur voiture.

Mais, direz-vous, que pouvons-nous bien faire à ce propos ? A cette question, je réponds en affirmant que vous pouvez faire beaucoup et de la façon la plus simple qui-soit. Il suffit d’en parler à vos amis et connaissances. Lorsque les circonstances s’y prêtent, par exemple lors d’une conversation sur les vacances, donnez un renseignement utile à vos amis automobilistes en signalant l’existence des trains autos-couchettes. Une telle information – aussi courte soit-elle – peut devenir le point de départ de la décision d’utiliser les services du chemin de fer. Les études commerciales le prouvent : c’est généralement par ouï-dire que la clientèle a appris l’existence des trains autos-couchettes et s’est ensuite décidée à les utiliser.

Vous voyez, l’action que je vous propose, le concours que je vous demande, ne sont guère difficiles ; cela consiste à fournir un renseignement très simple tenant en quelques paroles. A vous de choisir les circonstances favorables. Puisque vous êtes intéressés, je vous recommande la lecture de l’article que Le Rail consacre précisément aux trains autos-couchettes. Il suscitera, j’en suis convaincu, de nombreux « oui-dire », dont certains seront suivis de décisions fermes. En définitive, le trafic du chemin de fer n’est-il pas l’affaire de tous les cheminots ?

La formule des trains autos-couchettes a suscité la curiosité d’une de nos lectrices, Madame Christiane Bolle qui nous livre ses premières impressions après avoir assisté à un grand départ en gare de Schaerbeek.

Dans trois gares de Belgique, Ostende, Bressoux et Schaerbeek, chaque jour que fait l’été, se répète un événement émouvant, toujours nouveau : le départ en vacances de voyageurs à la tête déjà peuplée des oiseaux fantastiques de l’évasion.

Ce n’est pas original ?

Pourtant, ces trois gares ont plus de fièvre que la plupart des autres : c’est de là que partent les trains autos-couchettes.

 Des autos pressées d’arriver

M. Vrijdag, chef de gare adjoint à Schaerbeek, courtois jusqu’au bout des ongles, va satisfaire ma curiosité, et donc la vôtre, amis lecteurs.

Il répond d’abord à la question générale, assez vaste, que tout cheminot, « bleu » ou ancien, s’entendra poser tôt ou tard :

– Le train autos-couchettes, qu’est-ce que c’est ?

– Vous formez un train de wagons-lits et voitures-couchettes, avec tout le confort possible, vous y accrochez des wagons spéciaux pour autos... et en route ! A l’arrivée, le voyageur retrouve sa chère voiture, qui lui donne la liberté de « rayonner », comme on dit.

– Je suis intéressée, séduite, convaincue. J’arrive avec ma voiture. Je pénètre dans ce grand parking... que dois-je faire ?

– Avant tout, une formalité est nécessaire. Vous passez à votre agence de voyages ou dans une gare, pour y demander votre réservation. Sur un formulaire unique, vous précisez la date du départ, la destination, le nombre de personnes en wagon-lits ou en couchettes de 2e classe, la marque et les caractéristiques de votre voiture.

– Voilà une bonne chose de faite. Que se passe-t-il ensuite ?

– Vous recevez par la poste la confirmation de vos réservations, pour les voyageurs et le véhicule. Au jour J, il est prudent d’arriver deux bonnes heures avant le départ, pour que les dernières formalités et l’embarquement se déroulent en décontraction pour les partants.

Le train roule pour vous...

– Voici le jour J, l’heure H, ça se passe comment ?

– Un préposé vous accueille, vous invite à placer votre voiture face à la « bonne » rampe d’embarquement. Pour ne pas créer d’embouteillages, le conducteur reste au volant, tandis qu’un passager vient au bureau présenter les billets et les documents de la voiture. La famille met pied à terre, prélève les effets nécessaires au voyage en train et les objets de valeur, veille à la sécurité des enfants.

 Des formalités gaiement expédiées

Devisant ainsi, nous pénétrons dans ce fameux bureau. Souriants, imperturbables, les employés travaillent à une vitesse d’ordinateur : personne ne fait la file, ni grognements, ni soupirs, ça tourne rond.

– Voyez cette liste de chargement : elle met en lumière les défections de dernière minute. Elle nous a permis bien souvent de « caser » un voyageur qui n’a pas réservé. Mais, bien sûr, il serait imprudent de tabler sur la chance... Au moment du contrôle des billets, chaque voyageur reçoit un bon pour un petit déjeuner gratuit... cadeau de vacances de la SNCB.

– Qui est cette charmante jeune fille, dans son coquet uniforme ?

– Elle joue le rôle d’hôtesse d’accueil, veille à ce que les clients n’oublient rien, répond à leurs questions, leur rend de menus services... mais voici le moment de garer votre voiture sur le wagon à deux étages ; les grands formats, les décapotables, les remorques au « rez-de-chaussée », les moyens et petits formats au « premier », ceci pour la sécurité. Venez...

 Une mission de confiance

M. Vrijdag me conduit vers les trois rampes d’accès aux wagons. Je lis : Narbonne. Narbonne. Toulouse.

– Aujourd’hui, dit mon cicérone, un départ pour Narbonne et un pour Toulouse. Nous avons dû dédoubler Narbonne et, de plus, affecter des locomotives aux convois d’autos ; les trains « voyageurs » et « autos » s’ébranleront séparément : c’est un gros départ !

Nous entamons la grimpette, un des gars préposés à l’arrivée des voitures me crie : « Pas op ! ». Je m’étais engagée au centre, une bande de tôle, vrai toboggan, au lieu de marcher sur un bas-côté d’épais treillis d’acier. Les ouvriers sourient, amusés sans doute par mon inexpérience, un peu intrigués par mon insolite apparition. On sourit, on serre des mains, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.

– Que font-ils ?

– Les uns guident la manœuvre, les autres arriment les voitures à l’avant et à l’arrière, voyez ces énormes barres d’acier, mieux vaut ne pas les recevoir sur les pieds. D’ailleurs, les ouvriers ont leurs bottines de sécurité, les gants et les képis idem.

– Rude travail.

– Oui. Et consciencieux, avec ça. Jamais un pépin. Sans eux, les travailleurs de la coulisse, pas un train ne prendrait le départ à l’heure dite. Et quel vacancier pense à eux, dans la joyeuse excitation du départ ? Et les ouvriers des voies, les machinistes, les cabiniers, les...

– Ceux de l’envers du décor ?

– Sans eux, il n’y aurait pas de décor du tout. Ceux-ci participent en quelque sorte à l’accueil. Voici une voiture qui monte, regardez bien. Certains conducteurs craignent d’aborder la rampe. Alors, un de nos chauffeurs chevronnés prend le volant.

Cette conductrice n’a pas l’air intimidée le moins du monde. Qu’est-ce que vous dites des « femmes au volant » ?

– Moi ? Du bien, toujours du bien...

Le préposé fait des signes encourageants à la conductrice, les pneus se calent contre la barre, un tour de verrou, même opération à l’arrière. Un dialogue s’engage entre la dame qui se prépare à descendre et l’ouvrier.

– Que lui dit-il ?

– Il lui rappelle de bien fermer les portières, sauf celle du conducteur, de laisser les clés sur le tableau de bord.

– Pourquoi ?

– Pour la douane. Les clés seront solidement attachées au volant et la porte scellée.

 Dans la voie des aveux

La dame, subreptice, tend l’oreille. Je la salue.

– Je suis peut-être indiscrète, excusez-moi...

– Pas du tout, dit M. Vrijdag. Il faut tout savoir sur le rail.

Je risque une question :

– Est-ce la première fois, Madame, que vous voyagez ainsi ?

– Non, je l’ai fait très souvent.

– N’est-ce pas plus simple de prendre directement la route ?

– Ecoutez, je voyage avec une amie de santé délicate et mon fils. C’est loin, l’Espagne. Et quand il faut « faire » trois étapes dans ces conditions... j’arrive exténuée. Et puis, je perds en tout 6 jours de vacances.

– Oui, mais le prix ?

– J’ai fait mes comptes. Je les ai montrés à mes amis, qui ne pouvaient pas le croire. Eh bien, cela me coûte environ 1 000 à 1 500 F de plus que par la route, où notre vie à tous les trois est en danger à chaque carrefour... avouez que 1 500 F, c’est donné [1].

– J’avoue, j’avoue !

– Une seule chose me tracasse, dit la dame.

M. Vrijdag sursaute légèrement :

– Qu’est-ce que vous craignez, Madame ?

– Les dégâts, les griffes, les bris de glace...

– Rarissimes. Et si cela devait arriver, la Société vous rembourserait intégralement. C’est en prévision de ce risque que la carrosserie a été inspectée avant l’embarquement.

– Remarquez, ça ne s’est jamais produit. Mais enfin – soupir de soulagement – on aime mieux se sentir « couvert », n’est-ce pas ?

 L’antichambre de l’évasion

L’élégante voyageuse, épanouie, nous quitte au pied de la rampe et vivent les vacances. Je me tourne vers mon guide :

– A quelle heure part le train de Narbonne ?

– A 19 h 24 précises.

– Il est 17 h 30. Que vont faire les voyageurs pendant cette longue attente ?

– Ils peuvent aller au buffet, ou rester au parking, sur les bancs, s’ils préfèrent... Mais... mais (sourire prometteur)... nous avons aussi un salon d’accueil pour eux. Désirez-vous le voir ?

– Et comment !

Cadre moderne aux lignes douces et claires, les fauteuils, des pétales géants autour des tables lisses, bar chaleureux, musique discrète ruisselant des murs... un établissement chic, ma chère !

Le visage sévère et froid des gares d’antan s’humanise, rajeunit, prend du rosé aux joues. Tant pis pour le sombre poète privé de sa délectation morose, tant mieux pour les peuples en transhumance.

J’admire, je m’exclame avec une sincérité qui semble réjouir profondément M. Vrijdag.

– Et ceux qui reviennent ? dis-je avec une feinte sévérité ?

– N’allez pas croire qu’ils sortent de la gare dans l’indifférence générale. Ils sont accueillis aussi chaleureusement que ceux qui partent, et nous sommes les premiers confidents de leurs récits de vacances.

 Les magiciens sont parmi nous

Mais ma curiosité s’est exacerbée, elle médite de surprendre des lieux moins accessibles. Mon guide serait-il télépathe ? Il me propose, suavement :

– Cela vous intéresse-t-il de visiter la cabine de signalisation ?

Et me voici dans cette boîte magique que les regards d’enfants scrutent au passage, rêveusement, derrière les vitres de tous les trains du monde.

Un appareillage compliqué, mystérieux, manipulé par des hommes efficaces et tranquilles comme des marins. Tandis que palpite le tableau lumineux, reproduisant le tracé des itinéraires, les trains endormis se réveillent, glissent, changent de voies, les « autos-couchettes » s’élancent, aux jours de l’été, vers St-Raphaël, Munich, Milan, Ljubljana, vers Narbonne et Biarritz, portes dorées de l’Espagne... les trains qui arrivent se rangent doucement le long des quais, tels de grands fauves domptés.

Les hommes, de petits garçons qui ont grandi et jouent au train électrique grandeur nature... mais plus aucune erreur ne leur est permise. C’est sans doute ce qui leur donne cette expression attentive du médecin qui ausculte.

– De quand date la formule autos-couchettes ?

– Le premier train s’est ébranlé en 1956 [2]. Je m’en souviens comme si c’était hier. Quel événement ! Aujourd’hui encore, nous sommes heureux et fiers chaque fois qu’un train autos-couchettes s’en va vers le soleil. Pour chaque homme, ouvrier ou employé, ici comme à Bressoux et à Ostende, c’est un peu son œuvre. Les voyageurs partent contents, nous partageons un peu de leur plaisir.

– Et pourquoi Schaerbeek plutôt que Bruxelles Central, par exemple ?

– Trop de trafic. Schaerbeek est préférable par sa configuration et sa structure. De plus, elle est idéalement placée, d’un accès facile, par les boulevards extérieurs. Nous avons pu obtenir que des panneaux indicateurs soient placés sur les boulevards à l’intention des voyageurs qui viennent de la province.

– N’y a-t-il pas de départs de trains autos-couchettes en hiver ?

– Oui, un train hebdomadaire part de Schaerbeek pour Avignon et St-Raphaël, emmenant ceux qui peuvent fuir notre climat nordique.

Il faut bien, à regret, s’arracher à cette ambiance de grand départ vécue dans la « salle des machines ». Au revoir et merci, Monsieur Vrijdag...

Depuis, les brouillards de l’automne ont dévoré le bleu des vacances. Mais bientôt se rallumeront les lampes de la Saint-Sylvestre. Ne sera-t-il pas temps alors, de reconstruire des projets pour le prochain soleil ? Rêver c’est, déjà, partir un peu.


Source : Le Rail, novembre 1972


[1Le dépliant « Trains autos-couchettes » de la direction Commerciale est offert à la clientèle dans les bureaux de renseignements des grandes gares, dans les agences commerciales de la SNCB et dans les agences de voyages accréditées.

Il détaille, par destination, les dates de circulation, les horaires et les prix. Ceux-ci sont fonction du gabarit de l’auto, du supplément wagon-lit ou couchette de 2e classe, et des réductions « voyageurs » accordées (billet touristique sur le parcours français, carte « Rail Europ Junior » notamment). Pour gouverne, le prix du transport de l’auto aller et retour est réduit de plus ou moins 17 %, 36 % et 53 %, lorsque des billets sont achetés respectivement pour 3, 4 ou 5 personnes et plus.

A chacun, dès lors, de « faire ses comptes » et d’apprécier selon le nombre d’étapes qu’il ferait par la route, sa consommation d’essence, l’amortissement et, surtout, par rapport au gain de temps, à l’économie de fatigue, aux accidents évités.

A ce propos, la statistique officielle de l’hécatombe de juillet 1972 sur les seules routes belges est la suivante : 118 morts dont 51 pendant les week-ends, et 1 582 blessés graves.

[2En 1971, les trains autos-couchettes ont transporté au départ de Belgique et au retour, 20 170 autos et 64 013 voyageurs.